Chère lectrice, cher lecteur,
Il y a parfois d’excellentes initiatives qui ne peuvent que mener au pire.
Ceci est assez triste, car les pires intentions, pour leur part, n’ont pas non plus de très bons résultats !…
Comme quoi, pour arriver à des effets vertueux, il n’y a pas le choix, il faut se creuser la tête… et prendre des risques.
Je pensais à cela en découvrant l’initiative de l’une des associations les plus importantes du secteur de la consommation, qui s’appelle Foodwatch.
Cette dernière est assez connue pour faire la transparence sur la composition des produits, et elle fait aussi figure de lanceur d’alerte fiable.
Or Foodwatch a décidé de lancer une pétition pour laquelle, a priori, n’importe qui signerait des deux mains :
Il faudrait, selon elle, vendre à prix coûtant les produits qui sont les meilleurs pour la santé, dans les supermarchés[1].
Et en plus, la liste est longue !
Tout pour presque rien
Voilà la liste des produits qu’ils préconisent à la vente à prix coûtant[2] :
- Fruits et légumes frais, en conserve, à coques, légumineuses
- Produits laitiers, céréaliers, poissons et fruits de mer, huiles
- Vinaigre, poivre, sucre, pommes de terre, café, thé, tisanes, nourriture pour bébé
Bien sûr, ils exigent que vous ayez accès à la meilleure qualité possible et que les producteurs soient rémunérés le mieux possible, comme il se doit…
Ils s’appuient sur un constat grave : selon l’observatoire de la précarité, près de 30% des Français n’ont pas de quoi faire 3 repas par jour[3].
Tandis que d’autre part, le secteur de l’alimentaire profite de l’inflation pour « faire son beurre », comme nous l’avons si tristement relevé ces derniers temps.
En effet[4], la marge brute de l’industrie agro-alimentaire est passée de 28%, fin 2021, à 48% au deuxième trimestre 2023…
Et qu’est-ce que cela doit être pour 2026 ?… Les chiffres sont sans aucun doute encore beaucoup plus élevés…
Une situation qui pousse la population à négliger la bonne nourriture et à préférer le grignotage, secteur qui n’arrête pas de grandir, à hauteur de 3% par an…[5]
Et pourtant, l’initiative de Foodwatch est 100% contre-productive… car elle ne pourrait qu’accélérer la situation critique dans laquelle nous sommes.
Adam Smith ? Connaît pas…
Visiblement, chez Foodwatch, ils savent reconnaître une injustice, mais ils ne savent pas comment fonctionne l’économie.
Comme nous l’a enseigné Adam Smith, l’un des grands économistes :
« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. »
En gros : pour que chacun fasse bien son travail, il faut qu’il ait quelque chose à y gagner. Ça marche aussi bien pour chacun d’entre nous que pour l’économie entière…
Vous décidez que les prix des denrées les plus nécessaires soient à prix coûtant ?
L’effort que cela implique se répercutera autrement, car la grande distribution, dont j’ai pourtant appelé à la dissolution dans une lettre précédente, fait un travail réel : logistique, conservation, achalandage, mise en valeur…
La liste de Foodwatch des produits de première nécessité est très longue, et — puisqu’ils exigent la meilleure qualité — quasiment luxueuse, car même le café à 50€ le kilo rentre dedans !
Ça laisse finalement bien peu de produits sur lesquels les distributeurs peuvent faire leur bénéfice…
Le communisme fait son grand retour
Donc, si on suit les préconisations de Foodwatch, les producteurs seront tout de même saignés, malgré les récriminations des clients.
Ou alors, les denrées ne seront plus disponibles, parce qu’il n’y a aucune rentabilité à les mettre en vente.
Ou encore, les supermarchés qui suivront les règles connaîtront un tel manque à gagner qu’ils finiront par couler, au contraire de ceux qui s’y soustraient.
Vous aurez toujours la possibilité, dès lors que vous aurez fixé les prix, de racheter les supermarchés pour assurer le service.
Mais ils seront assez probablement déficitaires et ils paieront mal leurs employés — leurs rayons seront mal achalandés, voire pas du tout…
Finalement, c’est la disette qui va s’installer, les supermarchés faisant pression à nouveau à la baisse sur les producteurs, qui vendront ailleurs, ou garderont leurs produits… soit les exploitations couleront, soit elles se détérioreront.
Il faudra alors envoyer des soldats chercher les récoltes, affamer les producteurs pour nourrir la population, ou exproprier les récalcitrants…
Mais dites-moi, on n’aurait pas déjà vu ça quelque part ?… Ah oui, ça s’appelle le communisme. Et ça n’a jamais marché.
Ils n’ont pas quitté l’adolescence
Quand on est ado, on croit qu’il suffit de vouloir la justice pour l’obtenir. Parce qu’on a le ventre bien rempli par ses parents, on se dit qu’on l’aura toujours. Que les efforts ne coûtent pas grand-chose, que tout est affaire de bonne volonté. Et qu’au pire, un peu de surveillance remettra les choses dans l’ordre.
C’est pour ça que le communisme paraît alors si séduisant.
Pourtant, le communisme n’a jamais marché que dans un cas de figure, où l’humanité n’a hélas, jamais vraiment réussi à se passer de dictature : pour passer d’un pays non-industrialisé à un pays industrialisé, capable de se défendre pour rester indépendant.
Une fois ce résultat obtenu, cela ne marche plus. La bonne volonté ne suffit plus. La nomenklatura s’en met plein les poches parce qu’il n’y a pas de contre-pouvoir, et le régime tient aussi longtemps que la bonne volonté des pionniers, qui ne mangeaient pas à leur faim au départ.
Les autres ne voient que la médiocrité, la stagnation, un État paranoïaque et volontiers sanguinaire. Et puis, in fine, le risque de retourner à la misère et à la faim, puisqu’une fois les bonnes volontés tout à fait usées, plus personne ne veut travailler.
Il y a eu l’Union soviétique, le Cambodge, la Chine maoïste : des dizaines de millions de morts ; il y a encore Cuba et la Corée du Nord. Le communisme existe, c’est une tragédie, pas une lubie.
Que des gens aussi éclairés que Foodwatch aient une compréhension aussi faible et aussi douteuse de l’économie ne laisse pas de nous inquiéter. Non seulement ils ne sont pas sortis de l’adolescence avec leur morale de l’intention, mais ils nous promettent l’enfer.
L’économie n’a pas de lois, mais elle a des principes
Il n’y a qu’un moyen de garantir la qualité générale des produits : assurer un débouché aux producteurs ayant des normes élevées : cela s’appelle le protectionnisme.
Il n’y a qu’un moyen de garantir des prix bas : accroître la production. En général, cela se fait au détriment de la qualité. Déjà, ces deux principes sont originellement antagonistes, ce qui ne facilite pas les choses.
En outre, le gouvernement favorise systématiquement ceux qui paient le plus d’impôts.
C’est-à-dire d’un côté, les agriculteurs à grosses exploitations, qui peuvent exporter. Et de l’autre côté, la grande distribution, qui fait pression à la baisse des prix sur les agriculteurs, puisqu’elle peut acheter au monde entier.
Donc, la seule solution, c’est de casser les grandes exploitations et l’entente entre les acteurs de la grande distribution ; favoriser fiscalement les petites exploitations et avoir une politique solidement protectionniste…
Quand les loups pointent le bout de leur museau…
Ce retour aux petits producteurs est ce que l’on appellera ici une politique « minifundiaire ». Autant vous dire que vous vous en prenez à des gens très puissants, qui n’aiment pas beaucoup ce programme.
Le communisme, ils peuvent en tirer leur parti parce que la pénurie se monnaie — la pandémie ne les a pas appauvris, loin de là. Mais la politique minifundiaire, c’est la mort pour eux.
Dans la Rome antique, les revendications minifundiaires ont donné lieu à des dizaines d’années d’instabilité politique (dont l’assassinat des frères Gracques) autour de ce que l’on a appelé « la loi agraire ».
Les tensions sociales étaient si fortes que la république est tombée, et la seule solution a été d’officialiser l’impérialisme colonial : ça s’est appelé l’empire romain.
Pas facile de faire machine arrière
D’autre part, ce genre de politique minifundiaire est complètement antagoniste à l’orientation actuelle de l’Union européenne et à « l’ouverture sur le monde ».
Elle implique un État patriote et une nation bien consciente de son intérêt propre… donc pas vraiment compatible avec une sensibilité de « citoyen du monde ».
Certes, une telle politique impliquerait à long terme un redémarrage économique de l’agriculture française qui profiterait à tous et qui permettrait un soin accru envers les sols, qui en ont bien besoin.
Néanmoins, à mettre en place, une telle politique demande de la délicatesse, car il y a presque 70 millions de Français à nourrir. Et l’histoire a montré que les gens deviennent nerveux quand ils ont faim…
Mais il est toujours plus facile de croire que l’on peut imposer des prix pour nourrir la population : situation qui n’a jamais marché dans l’histoire plus de quelques mois, et qui a ensuite systématiquement mené à la catastrophe.
L’alimentation est un sujet trop sérieux pour qu’on le traite à la légère.
Dites-moi ce que vous en pensez, et portez-vous du mieux possible.
Louis Volta