Chère lectrice, cher lecteur,
Ma grand-mère, que j’aimais tendrement, était de celles qui pouvaient rester assise au casino pendant des heures, sur la même machine, jusqu’à ce qu’elle en tire tout le bénéfice possible.
Or, la dernière fois que je suis entré dans un casino, espérant retrouver une ambiance un peu faste, le lieu était bien triste, et j’en suis vite ressorti.
On y effectuait des paris sur un écran, personne ne se parlait, et il n’y avait aucun émerveillement.
Nous étions bien loin des épisodes de James Bond, où le casino est le lieu où se retrouvent les grands de ce monde, et où tout respire d’une ambiance « chic et choc ».
Les machines à sous étaient comme abandonnées.
D’un côté, on a essayé de les rendre plus attrayantes, plus semblables à des jeux vidéo, donc rutilantes, pleines d’écrans colorés… pour faire concurrence à un public habitué aux jeux vidéo même sur son téléphone.
Mais de l’autre, le public ne s’y trompe pas : plus le jeu est numérique, plus il s’éloigne d’un système mécanique avec lequel on peut jouer, on peut calculer, on peut s’arranger. C’était d’ailleurs tout l’intérêt des bandits manchots.
Dès lors que la machine est informatique, programmée, il n’y a plus de jeu du mécanisme, au sens le plus littéral du terme. Donc on ne peut pas gagner.
Alors ne reste que le bruit du gain permanent, ce sursaut sonore jailli de machines où désormais, plus personne ne joue…
Des lieux de sociabilité qui s’assombrissent
Comme je l’ai écrit dans une lettre précédente, les cafés ont changé.
Les cafés traditionnels (comme les restaurants fait-maison) disparaissent les uns après les autres.
Ils sont brisés par les normes délirantes, le flicage fiscal d’une administration insatiable. Le coût grandissant des matières premières a aussi fait son travail.
Quant aux nouveaux cafés, qui interdisent les auto-entrepreneurs et les cadres en télétravail de « squatter » deux heures pour le prix d’un déca, ce n’est pas ceux où se réfugie le turfiste…
Il faut croire que l’expérience « Banana cake + Matcha latte à 10€ » lui paraît quelque peu surcotée !
Il vient donc trouver quelque réconfort dans les derniers bistrots PMU « populaires », où règne une ambiance de fin du monde…
Où est passé le café d’antan ?
On est loin de l’époque où l’on allait au café avec mamie, gratter un innocent ticket de Tacotac, ou même, improviser une partie totalement gratuite de Yahtzee ou de 4.21 sur le zinc…
On est également fort loin des quelques rares bars bobos qui regorgent de jeux de société en tous genres, et où viennent s’encanailler les buveurs de kombutcha !
Là, dans les bars PMU, des hommes les plus souvent d’âge mûr, adeptes de la dive bouteille, ont le regard fiévreux, les yeux rivés sur l’écran géant où courent perpétuellement des chevaux, comme Sisyphe poussait son rocher.
Il y a des petits éclats de joie quelques fois, mais l’ambiance reste tendue. On ne partage pas grand-chose, on ne se fait pas beaucoup de blagues — on se croirait revenu dans l’Assommoir d’Émile Zola.
Mais au moins, même aller au bar PMU offre un semblant de sociabilité, et parfois, des amitiés discrètes, des discussions embrumées, des solidarités aussi bancales qu’insolites.
Car désormais, on saigne les indigents directement sur leur téléphone portable…
Le neuro-racolage mène le monde
C’est ainsi que je traduis le terme ordurier, utilisé d’ordinaire par les YouTubeurs, qui sont les plus éminents professionnels du secteur : à savoir le « putaclic ».
En somme, il est admis, lorsque vous voulez avoir de la visibilité sur les réseaux sociaux, qu’il est nécessaire de donner un titre outrancier à la moindre publication, fleurtant ainsi à qui-mieux-mieux avec le mensonge.
Comme c’est une manipulation couramment admise, et que notre belle langue sait quelques fois s’adapter fort opportunément, cela est apparenté à du racolage — du neuro-racolage, si vous voulez.
L’anglais, plus pudique, parle de « leurre à clic » (clic-bait).
Ça pique les yeux et c’est fait pour !
Les publicités pour les paris en ligne sont systématiquement accompagnées de mention officielles sur le risque d’addiction. Et on comprend pourquoi. Car elles ciblent un public modeste et entendent bien le saigner à blanc.
On est bien loin du décret de 1919 qui interdisait la présence de casinos autour de Paris (sauf Enghien) pour protéger les ouvriers (et pas qu’eux…).
Les entreprises de pari savent toutefois que l’époque du Joueur de Féodor Dostoïevski (1866) est loin derrière nous, et que la population la plus aisée n’est plus guère joueuse, même pour « flamber ».
Aussi, les professionnels du jeu visent en particulier un public de banlieue, qui n’a pas toujours le réseau social suffisant pour l’empêcher de tomber dans les excès de ces pratiques.
À cette fin, les publicités jouent à fond sur la diversité… sous prétexte d’antiracisme, cela va de soi !
Mieux encore, il y a quelques temps est parue une publicité qui décrivait les différents types de joueurs et leur psychologie ! Mais à quelle fin ?
Pour que les prochains perdants s’identifient à des profils prétendument « gagnants », pardi !
De l’utilité d’un jargon flou
Vous et moi le savons : la seule façon de gagner aux jeux de paris… c’est de ne pas y jouer.
Mais pour brouiller les repères, les affiches contiennent plus de mots anglais que français : des mots très courts, évocateurs mais flous, qui sont faciles à retenir, et qui créent un métalangage propice aux abus.
Par exemple, le mot anglais de « game », qui signifie gibier, veut aussi dire « partie de jeu ». Mais son usage dans l’argot français contemporain est devenu très différent.
On parle ainsi de game quand il s’agit de désigner un milieu social compétitif (le « YouTube game »), ou un état d’esprit compétitif (« il est revenu dans le game »).
De fait, quand ce terme étranger finit par désigner le mot lui-même de « partie de jeu » en français (« la game »), ses contours sont déjà devenus beaucoup plus flous.
En fait, l’idée même d’une partie particulière, ayant un commencement et une fin, a été abolie, puisqu’elle se confond avec le jeu comme mode de vie. Il n’y a plus de partie unique : le jeu ne finit jamais.
Ou plutôt, comme le concluait Dostoïevski : « Demain, demain, tout sera fini. » Paroles typiques d’un accro au jeu…
Est-ce que ce monde est (encore) sérieux ?
C’était le refrain d’une chanson de Francis Cabrel (la Corrida), où l’artiste se demandait comment on pouvait faire de la mort un jeu, même si c’était la mort d’un animal.
Or puisque le jeu est désormais partout, tout est « régressif » : la patinette électrique est devenue le symbole de notre civilisation.
Une civilisation où, sous le prétexte que l’on doit apprendre en permanence à devoir utiliser des gadgets dont notre vie dépend, l’enfance est devenue notre modèle culturel permanent et indétrônable.
Mais les patinettes électriques n’évitent pas les accidents, loin de là, et ils sont parfois mortels.
Exactement comme les paris en ligne, ce jeu infantilisé, est rendu dérisoire par le marketing qui l’entoure — un jeu dans le jeu qu’est devenu notre monde numérisé, un « mini-jeu ».
Or, même rendus légers, voire futiles, les paris en ligne jettent chaque jour des hommes et leur famille dans le caniveau.
Aussi, la démocratisation du jeu n’apparaît pas, rétrospectivement comme un phénomène si positif qu’on a bien voulu nous le vendre dans les années 1980-1990, quand Las Vegas se peuplait de bandits-manchots.
Quand le jeu était cher, et qu’il se signalait par le luxe qui l’auréolait, on savait ce qu’il était. On prenait au sérieux son pouvoir d’attraction et ses conséquences, bien souvent désastreuses.
Car au jeu, pour une poignée de gagnants, il y a des nuées de perdants, et cela ne changera jamais.
Mais on a invisibilisé le phénomène.
Et maintenant, on peut briser son mariage et ruiner sa famille d’un petit pari en ligne à l’autre, en toute discrétion, sur son téléphone portable…
Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? N’hésitez pas à m’en faire part dans les commentaires.
Louis Volta
Article fort intéressant et trés équilibré..qui ne rend pas optimiste sur la dérive générale de notre société..
Tellement vrai !!
le casino n’est plus cet endroit luxueux où il fallait être habillé correctement,pas de bermuda,les femmes pas à moitié dénudés,des chaussettes et chaussures pour les hommes même en plein été et cravate le soir,enfin plus de faste.
des tenues très élégantes pour les femmes le soirs avec souvent des robes longues.
les casinos sont devenus impersonnels,le personnel est très limité et la clientèle…….
évidemment que les clients viennent pour gagner,mais pour perdre aussi la paye qui va arriver ou qui est bien entamées dès les 1 er jours ????
le casino est une vraie addiction et les seuls gagnants sont les casinos de plus en plus????♀️
C’est le meilleur article lu à ce jour sur le piège du jeu. Bravo, bravo, bravo (j’ai 74 ans!)… si même une seule personne est aidée par sa lecture, il aura été utile.