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 « Toxiquissime » : l’agro-alimentaire, un lobby effrayant

Chère lectrice, cher lecteur,

Quelquefois, il me faut parler des sujets qui fâchent. Et l’agro-alimentaire est de ces sujets.

Alors, bien sûr, nous préférerions que l’obésité des vingtenaires ne soit pas une norme.

Nous préférerions qu’il n’y ait pas un Français sur 6, ni un être humain sur 6, qui soit obèse…

Et encore moins qu’une personne sur deux, en France, soit « en surpoids ».

Mais c’est une réalité que nous vivons, non seulement dans notre chair, mais aussi dans l’espace public.

Cela n’est pas seulement dû à la mauvaise éducation culinaire de la jeunesse, sur laquelle on fantasme beaucoup trop. Cela est dû aussi à une baisse de la qualité des aliments.

Parce que le manque de micro-nutriments, accru par la consommation de produits ultra-transformés (confiseries, charcuteries), est particulièrement déplorable pour l’équilibre vital.

En 2009, une étude d’Harvard calculait que le manque d’oméga 3 dans l’alimentation américaine (qui forme un déséquilibre avec la présence excessive d’oméga 9) était responsable de 100 000 morts par an pour les seuls USA[1].  

Cela paraît beaucoup ? Pourtant, un cabinet économique privé évalue les conséquences de l’obésité à 68 000 morts par an en France, ce qui est terrifiant…[2]

Or c’est la conséquence logique de notre tendance collective à confier notre alimentation à des lobbies qui ne nous veulent pas du bien… 

Big Food et Big Pharma : toujours les deux faces de la même pièce

Plus généralement, et comme j’en ai déjà parlé ici, quand on sait que Bayer fournit à la fois des semences pour l’agriculture et des médicaments pour le grand public, on sait qu’on a affaire à une industrie de la mauvaise santé.

Pour cette industrie, l’être humain est moins un producteur qu’un consommateur. Sa capacité de consommation dépend de sa santé.

Plus il est en bonne santé et plus il consomme. Il s’agit donc de pouvoir lui vendre un maximum de produits, notamment de la nourriture en excès. Cependant cela ruine sa santé.

À ce moment-là, le système de consommation lui propose une alternative : soit monétiser la mauvaise santé (la médicalisation), soit monétiser la bonne santé (à savoir le soin de soi).

Cela revient à trois choix en termes d’alimentation :

  • Recommander du bio, qui est ce qu’il y a de plus cher. La nourriture de référence reste celle dans laquelle se reconnaissent le gouvernement et les médias : tant qu’elle est accessible, toute autre consommation se trouve justifiée comme étant un choix « libre et éclairé ».
  • Proposer des produits qui prétendent améliorer votre bien-être, ce qui consiste purement et simplement à surveiller votre santé. Si tant est que la surveillance provoque en retour des attitudes positives, or rien n’est moins sûr… Car après tout, la toxicité même de tous les discours pro-santé fait complètement partie de leur attrait ! Qu’attendez-vous pour vous procurer la montre connectée qui vous fera culpabiliser matin, midi et soir ?
  • Vous proposer des produits en vous faisant croire qu’ils sont bons alors qu’ils représentent un danger patent pour votre existence. Ce qui est le cas de l’immense plupart des produits ultra-transformés.

Pourtant, il semble qu’il y ait ici une 4e voie, celle qu’ont proposé, le 7 septembre dernier, Julie Chapon (créatrice de Yuka), Serge Hercberg (professeur de médecine, concepteur du Nutri-Score) et Mathilde Touvier (directrice de recherche à l’INSERM et présidente du programme Nutrition Santé)[3].

Éduquer les parlementaires, est-ce la solution ?

Ces trois augustes personnalités entendent édicter des règles pour former les parlementaires face aux lobbies, et en particulier les lobbies de l’agro-alimentaire.

En effet, beaucoup de parlementaires ne sont pas nécessairement savants sur les questions agricoles. Ils se font « promener » par les lobbyistes qui leur promettent de créer des emplois, et cela leur suffit.

D’ailleurs, si les Français avaient pu se fier à leurs parlementaires sur ces questions-là, il aurait pu y avoir un débat sérieux autour des OGM. Mais faute de participants impartiaux, il valait mieux tout interdire.

Nos trois militants mettent ainsi sur la table des propositions qui rappellent que le lobby agro-alimentaire est aussi puissant et potentiellement dangereux que celui de la médecine, et donc qu’il faut l’encadrer rigoureusement.

Ils nous présentent ainsi trois exigences :

  1. Former les parlementaires aux discours d’influence, pour qu’ils comprennent de qui ils proviennent et à quels intérêts ils profitent…
  2. Plus de transparence sur les financements des groupes de réflexion (think tanks, « réservoirs à idées »). En effet, ceux-ci proposent des rapports et des informations visant à orienter les parlementaires à adopter leurs raisonnements. Cependant, ces raisonnements sont financés par des groupements d’intérêts, les lobbies, et ceux-ci sont pour le moins rétifs à se dévoiler, pour crédibiliser leurs paravents idéologiques que sont les think tanks
  3. Rendre publics les liens entre expertise et industrie dans le domaine agro-alimentaire, comme cela se fait dans le domaine pharmaceutique. En somme, quand il y a conflit d’intérêt, il faut que cela apparaisse clairement. Les décisions politiques doivent pouvoir se prévaloir d’une véritable impartialité.

Tout cela est d’une pertinence remarquable… Mais n’est-ce pas un peu à côté de la plaque ?

On ne remplacera pas l’éducation populaire

Ce n’est pas pour rien que l’un de nos militants soit concepteur du Nutri-Score, et qu’une autre soit créatrice de Yuka.

Ils décrivent d’ailleurs dans leur tribune les ennuis qu’ils ont eus de ce point de vue-là. Yuka a été harcelée juridiquement, et quant au Nutri-Score, des concurrents sont apparus afin, d’après les auteurs, d’égarer le consommateur.

Pour ma part, même si je loue les efforts du Nutriscore, il ne m’a jamais servi à rien, et je n’ai jamais utilisé l’application Yuka, quoique je puisse concevoir qu’elle soit on ne peut plus utile.

Le fait est que je ne comprends pas que l’on ne cherche pas à former le consommateur dès son plus jeune âge.

De même que je ne comprends pas que l’on ne forme pas les citoyens à devenir parlementaires. Ainsi qu’à comprendre qu’ils seront nécessairement manipulés dans un sens ou un autre. Parce que c’est le b.a-ba de la vie politique !

D’autre part, multiplier les appareils et les experts, c’est se rendre dépendant d’un système qui tend nécessairement vers la manipulation de masse et la magouille.

Il me paraît incongru de promouvoir nuit et jour la démocratie sans exiger un niveau intellectuel élevé de chacun, du citoyen ou du représentant, afin qu’il soit apte à déterminer ce qui relève de l’intérêt général.

Alors, bien sûr, nous pouvons multiplier les formations, et puis les expertises, et encore les vétos, et tout ce que l’on veut. Mais cela ne remplacera pas l’éducation rigoureuse d’une population consciente d’elle-même et de son avenir.

De surcroît, c’est dès l’enfance que l’on doit enseigner à bien cuisiner, à bien choisir ses aliments, à ne pas préférer le sucre à tout le reste. C’est dès l’adolescence que l’on doit enseigner ce qu’est un lobby, et comment les institutions fonctionnent vraiment.

Et l’université doit être une école de lucidité, de ce point de vue-là, pas un prolongement indéfini de l’adolescence intellectuelle, ce qu’elle est tristement devenue depuis l’après-guerre. 

On peut bien imposer des formations aux parlementaires, s’ils sont bêtes, ils ne les comprendront pas. De même qu’une civilisation accro aux sucres et aux pires nourritures n’a cure des Nutri-Scores, qui ne sont pas non plus sans défauts.

Mais il faut croire que le Nouvel Obs n’est pas assez populiste pour promouvoir l’esprit critique et son inculcation dès le jeune âge. À croire qu’il craint un public réellement éveillé, tout comme les industries de la consommation…

Dites-moi ce que vous en pensez dans les commentaires, j’ai hâte de vous lire !

Louis Volta


Sources

[1] Danaei G, Ding EL, Mozaffarian D, Taylor B, Rehm J, Murray CJ, Ezzati M. The preventable causes of death in the United States: comparative risk assessment of dietary, lifestyle, and metabolic risk factors. PLoS Med. 2009 Apr 28

[2] https://asteres.fr/etude/lobesite-en-france-un-cout-de-127-mdse-en-2024-et-potentiellement-154-mdse-en-2030/ — Guillaume Moukala Same, « L’obésité en France : un coût de 12,7 Mds€ en 2024 et potentiellement 15,4 Mds€ en 2030 » in Astérès, novembre 2024.

[3] https://www.nouvelobs.com/opinions/20260907.OBS118007/il-est-temps-que-les-parlementaires-encadrent-serieusement-le-lobbying-agroalimentaire.html — Julie Chapon, Marc Hecberg, Mathilde Touvier : « Il est temps que les parlementaires encadrent sérieusement le lobbying agroalimentaire » in le Nouvel Obs, 7 septembre 2026.

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